Le combat de l’Afrique contre le paludisme a besoin du secteur privé

À l’occasion du Mois de l’Afrique, les dirigeants du monde entier se réuniront lors de grands événements comme le Africa CEO Forum et l’Assemblée mondiale de la Santé pour discuter de l’avenir économique du continent. Pourtant, l’un des obstacles les plus persistants à cet avenir reste sous-financé : le paludisme.
Malgré des décennies de progrès, le paludisme continue de peser lourdement sur les économies africaines, les systèmes de santé et les familles. Cette maladie touche de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables, notamment les femmes et les enfants, et mine silencieusement la productivité, l’éducation et le développement à long terme.
De nouvelles recherches menées par le chercheur Paul Bangirana de Makerere University et Chandy John de l’Indiana University montrent que les enfants ayant souffert de paludisme cérébral ou d’anémie sévère liée au paludisme obtiennent, des années plus tard, de moins bons résultats aux tests cognitifs et de mathématiques. Ces conclusions révèlent une réalité alarmante : le paludisme ne se contente pas de coûter des vies aujourd’hui, il compromet aussi la capacité des générations futures à relever les plus grands défis de l’Afrique.
« Le paludisme ne se contente pas de coûter des vies aujourd’hui, il compromet aussi la capacité des générations futures à relever les plus grands défis de l’Afrique. »
Krystal Birungi, entomologiste et défenseure de la lutte contre le paludisme chez Target Malaria
Mettre fin au paludisme est un impératif économique
Pendant des années, la lutte contre le paludisme a reposé principalement sur les financements publics et des bailleurs internationaux. Des institutions comme Le Fonds Mondial ont joué un rôle essentiel pour sauver des vies et déployer des interventions à grande échelle. Mais alors que les priorités mondiales évoluent et que les déficits de financement se creusent, il devient de plus en plus évident que les financements publics seuls ne suffiront pas à atteindre l’élimination du paludisme.

C’est là que le secteur privé peut devenir un acteur central. Les capitaux privés ont transformé de nombreux secteurs en Afrique, de la fintech aux énergies renouvelables. Ils ont démontré leur capacité à accélérer l’innovation, améliorer l’efficacité et ouvrir de nouveaux marchés. Pourtant, dans le domaine de la santé mondiale – et du paludisme en particulier – l’engagement du secteur privé demeure limité.
Je considère qu’il s’agit d’une occasion manquée, car le paludisme n’est pas seulement un problème de santé : c’est aussi un enjeu économique. Il affecte la productivité des travailleurs, les chaînes d’approvisionnement et la stabilité économique. Pour les entreprises opérant ou investissant en Afrique, le paludisme se traduit par des journées de travail perdues, une hausse des dépenses de santé et une baisse de la production économique. Investir dans la prévention du paludisme et dans l’innovation n’est donc pas seulement socialement responsable, c’est aussi économiquement rationnel.
Plus important encore, la nature même du défi posé par le paludisme évolue. La résistance des moustiques aux insecticides existants augmente et, bien que les moustiquaires, les diagnostics et les vaccins restent essentiels, ils ne suffiront pas à eux seuls. De nouvelles approches sont nécessaires pour compléter les interventions actuelles et maintenir les progrès réalisés.
Investir dans l’innovation scientifique
Des technologies émergentes, comme les approches génétiques de contrôle des moustiques, sont actuellement étudiées comme outils de réduction de la transmission du paludisme. Ces innovations nécessitent des investissements de long terme, patients et durables, non seulement dans la recherche et le développement, mais aussi dans les systèmes réglementaires, l’engagement communautaire et le renforcement des capacités. Des écosystèmes favorisant la créativité, la collaboration et l’émergence des futurs pionniers africains de la santé et des biotechnologies sont urgemment nécessaires pour soutenir les jeunes chercheurs africains.
C’est précisément le type de défi complexe et à fort impact où le capital privé peut jouer un rôle catalyseur.
Cependant, pour libérer ce potentiel, un changement de mentalité est nécessaire.
Premièrement, le paludisme doit être considéré comme une opportunité d’investissement et non uniquement comme un défi de développement. Cela implique d’identifier des voies claires de participation du secteur privé, qu’il s’agisse du financement de partenariats de recherche, du soutien à la production locale ou au développement des infrastructures de santé.
Deuxièmement, les modèles de collaboration doivent évoluer. Les partenariats public-privé peuvent réduire les risques liés aux investissements et aligner les intérêts, afin de garantir une innovation à la fois efficace et évolutive. Les institutions et scientifiques africains doivent être placés au centre de ces partenariats pour concevoir des solutions localement pertinentes et mondialement significatives.
Troisièmement, la confiance et la redevabilité doivent rester fondamentales. Dans des domaines tels que les technologies génétiques, l’engagement des communautés et une gouvernance transparente sont essentiels. L’implication du secteur privé doit renforcer ces principes, et non les affaiblir.
Des signes encourageants
Les scientifiques, entrepreneurs et institutions africains prennent de plus en plus la tête des efforts de recherche et d’innovation sur le continent. Ce changement ne concerne pas seulement la souveraineté, mais aussi l’efficacité. Les solutions développées grâce à une expertise locale et ancrées dans les réalités communautaires ont davantage de chances de réussir.
« Le secteur privé possède à la fois les ressources et l’intérêt nécessaire pour contribuer significativement à l’élimination du paludisme. »
Krystal Birungi, entomologiste et défenseure de la lutte contre le paludisme chez Target Malaria
Alors que les dirigeants africains et mondiaux se réunissent ce mois-ci, une opportunité existe pour faire du financement de la lutte contre le paludisme une priorité stratégique. La discussion doit dépasser les simples engagements pour aboutir à des mécanismes concrets capables d’attirer de nouveaux acteurs et de nouveaux capitaux.
Le secteur privé possède à la fois les ressources et l’intérêt nécessaire pour contribuer significativement à l’élimination du paludisme. Ce qu’il faut désormais, c’est l’urgence d’agir.
Mettre fin au paludisme en Afrique est à portée de main, mais uniquement si nous élargissons le cercle des responsabilités. Les gouvernements, les bailleurs, les scientifiques et les communautés ont tous un rôle à jouer. Le secteur privé aussi.
La question n’est plus de savoir si nous pouvons nous permettre d’investir davantage contre le paludisme. Elle est désormais de savoir si nous pouvons nous permettre de ne pas le faire.
Cet article d’opinion a été publié pour la première fois dans le magazine New African.